Malgré la santé financière désastreuse de sa commune, le bourgmestre de Forest refuse de transformer l’usine Audi en fabrique d’armement car il craint un bombardement en cas de guerre. Ce refus ne cacherait-il pas d’autres motifs moins avouables ? Une chronique de Merry Hermanus.
La semaine passée, effaré par les déclarations du bourgmestre de Forest, j’avais diffusé, en quelques mots, ma stupéfaction sur les réseaux sociaux. Je m’y étonnais de la crainte ridicule du bombardement de Forest si Audi était remplacé par une usine d’armement. Je soulignais que ses affirmations masquaient peut-être sa soumission aux diktats de son nouvel étrange allié, le PTB.
J’attends toujours !
Avec une certaine, mais heureuse surprise, je pris connaissance d’une réaction de C. Spapens, bourgmestre de Forest qui, après avoir noté « qu’il m’avait connu plus subtil » m’invitait sympathiquement à discuter avec lui du problème. Aussitôt dit aussitôt fait, ne disposant pas de son numéro de portable, je téléphonai à sa secrétaire, lui communiquant le mien, et signalant que je me tenais à sa disposition. J’attendis… et j’attends toujours ! Je suppose qu’il a reçu des ordres, et qu’on ne discute pas, malgré nos liens, avec quelqu’un qui condamne, jour après jour, ce que le PS est devenu.
Pourtant, notre discussion eut été intéressante, car le cours tumultueux de ma vie, les diverses fonctions que j’ai exercées m’ont amené à suivre de très près l’évolution de l’usine de Forest.
Des subsides pharaoniques
En effet, peu de temps après la création de la Société de Développement de la Région de Bruxelles, j’y fus nommé Commissaire du gouvernement, fonction que j’exercerai pendant de longues années avant d’en devenir le président. Celui qui m’y nomma était Henri Simonet. Il exerçait en même temps la charge de ministre des Affaires étrangères et de ministre des Affaires bruxelloises. Contraste plutôt étonnant, et je ne surprendrai personne en précisant que les Affaires bruxelloises ne le concernaient que fort peu.
Mes fonctions me permirent de suivre l’évolution de cette immense usine forestoise engloutissant année après année de pharaoniques subsides généreusement octroyés par l’État belge, puis la Région. Il s’agissait chaque fois de répondre au chantage d’un départ partiel ou total de VW qui envisageait de s’installer ailleurs. À chaque tension, les syndicats montaient dans les tours, activaient les soutiens politiques…. et les pouvoirs publics subsidiaient… subsidiaient… comme les Shadocks pompaient.
Un cataclysme, 4 à 5000 emplois, un chômage des jeunes à 25 %
En 1948, Dieteren s’était implanté sur le site, bien moins étendu à l’époque, puis c’est Volkswagen qui prit le relais. Aujourd’hui, l’entreprise s’étend sur 55 hectares dans une commune de 6,2 km2. Ces deux chiffres à eux seuls permettent de mesurer l’importance de ce lieu pour Forest, mais également pour Bruxelles.
D’autant plus que la commune de Forest, comme 15 des 19 communes bruxelloises, ne se porte pas bien, pas bien du tout. En 2023, la Région fut contrainte de lui apporter 10 millions de subsides complémentaires et de la placer sous plan d’accompagnement financier, imposant la présence d’un inspecteur régional chargé de viser chaque dépense avant la décision du collège.
Le chômage des jeunes atteint 25,6 % et, pour les autres catégories de la population, le pourcentage dépasse de 4 points la moyenne bruxelloise.
Cependant, c’est en matière fiscale que le départ d’Audi est vraiment apocalyptique. En effet, 80 % des recettes propres de Forest sont fiscales. Le précompte immobilier atteint 3.990 centimes additionnels et se classe, quant à son montant, deuxième à Bruxelles. Il est facile d’imaginer qu’Audi, propriétaire à 95 % des lieux, est de loin, de très loin, le plus important contribuable.
L’analyse de Belfius
La banque Belfius réalise chaque année une étude sur les finances communales. Voici ce qu’elle soulignait dans son dernier rapport : « La situation la plus problématique touche les communes proches du canal (Anderlecht, Forest, Schaerbeek, Molenbeek), quatre communes qui présentent une situation déficitaire, avec une rentrée fiscale plus faible, une dotation plus importante pour le CPAS et une activité économique qui a plutôt tendance à sortir de la commune. Du coup, le précompte immobilier y est moins important. » Rapport rédigé avant l’annonce définitive du départ d’Audi.
On ne peut s’empêcher de noter la prudence et l’élégance des termes utilisés pour décrire une situation qui, de façon plus prosaïque, peut être qualifiée de dramatique. Ayant été en charge des finances de ma commune pendant près de 25 ans, je précise tout de suite qu’il n’existe pas 1 % des échevins ou conseillers communaux qui lisent l’analyse annuelle de Belfius, alors qu’il s’agit d’un document capital, absolument nécessaire afin de dégager des perspectives crédibles.
On peut, en outre, imaginer que le départ d’Audi pour Bruxelles est dramatique, mais pour la commune de Forest, il est quasi existentiel, l’apport fiscal de cette méga usine étant vital pour les finances communales. Sans évoquer les 4 à 5 mille emplois que cela représente !
Pas d’usine d’armement à Forest !
Eh bien ! C’est sur cette toile de fond pour le moins sombre que le bourgmestre Spaepens déclara, à propos de la possibilité d’installer à la place d’Audi une usine de montage de blindés légers : « Je ne suis pas favorable à cette idée… Je ne suis pas (ça, c’est certain) un expert en géopolitique, mais qu’une fabrique d’armes se trouve sur le territoire de Forest entraîne un risque énorme pour Bruxelles. Ce sera le premier site bombardé en cas d’attaque ennemie. » Il eut même, gloire suprême pour un politique belge, droit à un passage sur France 2, où il termina sa courte interview par ces mots : « Une usine d’armement, pour nous, ce sera non ! »
Que Bruxelles soit une cible, c’est une évidence, la présence de l’OTAN et de l’EU représente des objectifs militaires de choix. Charles Spapens sait-il que les bombes atomiques dites « tactiques », celles du champ de bataille, ont un effet destructif dans un rayon de 30 km ? Donc, en cas d’apocalypse, Forest disparaîtrait de toute façon. Évoquer un bombardement sur la seule usine de Forest n’a tout simplement pas de sens sur le plan militaire. Ce n’est donc que le faux-nez d’une autre justification.
Pourtant, il sait mieux que personne, sa commune ne pourra pas survivre sans un apport nouveau et massif de subsides régionaux afin de compenser la gigantesque perte fiscale qui va suivre le départ d’Audi.
Trois hypothèses
L’écoutant, ahuri, j’ai tenté de comprendre sa position. Trois hypothèses me sont venues à l’esprit :
- La connerie, la bêtise à front de taureau, « La terre a des limites, la bêtise humaine n’en a pas. » écrivait Flaubert, la stupidité toute simple, brutale, immédiate, brute de décoffrage. Je me suis souvent aperçu que l’on exclut toujours beaucoup trop vite cette hypothèse, dont pourtant la fréquence est redoutablement importante.
Je ne retiens pas ce cas de figure qui serait insultant pour le bourgmestre, j’en arrive donc au second :
- Ne s’agirait-il pas d’un Ukase du nouvel allié PTB, aujourd’hui assis à la table du collège ? On le sait, les votes de ce parti, qu’il s’agisse du parlement fédéral ou européen, vont toujours dans le sens d’un refus d’aide à l’Ukraine et d’une compréhension plus que douteuse pour les ambitions de Poutine. Ces gens-là aiment les hommes forts, de Staline à Mao en passant par Castro et Poutine. Dès lors, l’idéal c’est Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, etc., la dictature du prolétariat en point de mire, alors vous pensez une usine de blindés à Forest, ce n’est pas non ! C’est niet !
- Enfin est-il possible que ce refus soit imposé par A. Laaouej qui, imposant un cordon sanitaire autour de la N-VA et ne pouvant admettre qu’un ministre de la Défense appartenant à ce parti tente d’implanter à Forest une entreprise, qui sauverait cette commune déshéritée d’un désastre annoncé ?
Je n’exclus pas cette dernière raison, qui d’ailleurs pourraient sans difficulté s’additionner à la seconde, en un mariage toxique et mortel pour la commune et ses chômeurs. Problème dont apparemment, qu’il s’agisse du bourgmestre, du PTB ou de Laaouej, tout le monde se fiche.
À mon sens, ce dossier est emblématique de l’impossibilité de gérer la Région et ses communes. Il est question ici de décisions vitales pour la population, pour l’emploi (4 à 5000) et pour l’avenir. Les indispensables et urgentes prises de position ne peuvent plus être parasitées par des considérations dont le ridicule côtoie l’absurdité.
Merry Hermanus
(Photo Belga Éric Lalmand : le site d’Audi à Forest)