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Racisme anti-blanc et « expertise scientifique » à la RTBF, une clarification épistémologique (Carte blanche)

par Contribution Externe

Une carte blanche de Laurent Wartel, Docteur en sciences politiques et sociales.

À force, cela devient une habitude : la RTBF nous gratifie une fois de plus d’un article d’opinion ayant pour thèse l’inexistence du racisme anti-blanc. Les braises étaient pourtant encore chaudes après les déclarations récentes de « l’experte » Estelle Depris dans le média numérique « Vews » de la chaîne publique.

Puisque le média semble privilégier la lutte culturelle au détriment de la vérité, j’aimerais clarifier les choses : nous ignorons si le racisme anti-blanc est une réalité ou non, pour la simple et bonne raison qu’aucune étude sérieuse n’est menée sur le sujet dans les facultés de sciences sociales. Or, en tant que « journalistes », la RTBF aurait pu interroger cette affirmation en même temps qu’elle faisait la promotion du livre de Mme Depris.

Une « recherche » de haut vol

L’ouvrage Mécanique du privilège blanc : comment l’identifier et le déjouer se présente en quatrième de couverture comme un « guide d’éducation antiraciste, rigoureusement documenté par des recherches en sciences sociales ». On y lit d’ailleurs à la page 184 : « Il existe un consensus formel : le racisme anti-Blanc.hes est un non-sens pour les sciences sociales ».

Comme moi, vous pourriez vous attendre à ce qu’un guide « rigoureusement documenté », démontre aisément l’existence de ce consensus scientifique – car qu’est-ce qu’un consensus sinon une position généralement admise et extrêmement bien étayée ? Pourtant, la seule référence avancée pour appuyer l’affirmation est une capsule YouTube de 4 minutes et 28 secondes, ce qui peut sembler très léger pour quiconque a déjà fait un peu de recherche en sciences sociales.

Un débat piégé

Alors, de deux choses l’une : soit ce consensus est si universellement accepté qu’il n’est plus nécessaire de le démontrer – il est devenu ce que l’on appelle un axiome –, soit il est aussi creux que l’expertise auto-proclamée de certains, car c’est bien connu que ce sont les tonneaux vides qui font le plus de bruit.

Pour se faire une idée précise de l’état du « consensus scientifique » sur la question, il suffit pourtant de lire un simple article de Daniel Sabbagh, directeur de recherche à Sciences Po. Dans Un racisme anti-Blancs ?, ce chercheur – qui n’est pas exactement connu pour ses accointances avec l’extrême droite – conclut par exemple que :

« Le débat sur le ‘racisme anti-Blancs’ est un débat piégé, mais la nature exacte du piège en question est elle-même sujette à débat. Prendre cette notion au sérieux, est-ce ipso facto faire le jeu de l’extrême droite et gonfler les rangs des ‘idiots utiles’ qui auront involontairement contribué à son succès ? Plutôt que de décréter ex cathedra mais sur des bases fragiles que le ‘racisme anti-Blancs’ est une contradiction dans les termes, mieux vaudrait envisager son existence et son ampleur relative comme une question empirique. »

Des ouvrages pseudo-scientifiques

Je rejoins Daniel Sabbagh : affirmer doctement qu’une chose n’existerait pas, tout en faisant l’économie de la démonstration, c’est précisément l’inverse de la démarche scientifique qui suppose au contraire de vérifier empiriquement les faits. Fort de mon expérience de chercheur à l’université, j’ai constaté qu’en raison de l’hégémonie culturelle de la gauche dans les facultés de sciences sociales, il est pratiquement impossible de mener une recherche sérieuse et documentée sur un sujet comme celui du racisme anti-blanc. La conséquence directe de cette situation est la publication d’ouvrages tels que Mécanique du privilège blanc, qui se réclament en permanence de la science sans en maîtriser aucun code.

Pourtant, comment se fait-il qu’il soit si difficile de mener des études sérieuses pour tester l’existence, ou non, d’un racisme anti-blanc ? Car, bien évidemment, le problème est plus profond que la soi-disant expertise de l’auteur de ce guide. Ma thèse est que ce problème relève d’une forme de déclin épistémologique engendré par un certain gauchisme culturel.

Épistémologie et gauchisme culturel

Il y a plus d’un siècle, alors que les sciences sociales en étaient encore à leurs balbutiements primaires, Max Weber, l’un des pères fondateurs de la sociologie, énonça ce qui devint l’un de ses principes fondamentaux : la neutralité axiologique.

Si cette notion peut sembler intimidante, l’axiologie désigne simplement la discipline qui étudie les échelles de valeurs, c’est-à-dire leur hiérarchisation les unes par rapport aux autres. Par exemple, une axiologie de gauche aura tendance à placer les valeurs d’égalité ou de solidarité au sommet de son échelle, tandis qu’une axiologie de droite privilégiera plutôt l’excellence ou l’ordre. Par ailleurs, une axiologie libérale se caractériserait par une valorisation supérieure de la liberté ou de la responsabilité individuelle. Pour faire court, on peut dire que l’axiologie est un quasi-synonyme de « morale » ou d’« éthique ».

La neutralité axiologique, c’est donc l’idée selon laquelle, pour faire des sciences humaines, il est nécessaire de mettre de côté ses propres jugements moraux. Il faut éviter de confondre ses préférences personnelles avec la réalité que l’on étudie.

Cependant, depuis Mai 68 et de manière plus intense ces dernières années, une petite musique résonne dans les facultés : la neutralité axiologique serait un mythe car tout serait politique, y compris les choix des chercheurs. Que ce soit le sujet d’étude ou la méthode employée, tout découlerait en réalité de son identité ou de sa subjectivité, elle-même façonnée par ses conditions matérielles d’existence, son expérience du réel (par exemple en tant qu’homme ou femme, en tant que personne racisée ou non) ou ses préférences idéologiques. En somme, décider d’explorer tel ou tel sujet, de telle ou telle manière, serait déjà biaisé par les opinions des chercheurs sur l’égalité, l’excellence, la liberté ou la solidarité. Dès lors, les sciences sociales seraient en réalité menées par (et au service) soit des opprimés, soit des oppresseurs ; soit les dominés, soit les dominants.

J’adhère en partie à cette analyse, car il est indéniable que le cadrage d’un objet de recherche conditionne en partie ses résultats, et que ce cadre dépend lui-même de l’identité du chercheur. Mais la neutralité axiologique ne prétend pas nier cela. En réalité, elle repose sur une exigence intellectuelle et intime, adressée d’abord à soi-même : celle de s’empêcher pour autoriser l’autre.

S’empêcher pour autoriser l’autre

Pour faire de la science, il faut bien sûr avoir une certaine éthique personnelle, dans le sens où il ne faut pas s’empêcher d’explorer des domaines ou des références sous prétexte qu’ils pourraient démontrer des choses qui ne correspondent pas à notre propre vision du monde. En somme, il s’agit d’éviter le biais de confirmation et en cela, j’invite l’auteur de « Mécanique du privilège blanc » à faire ses gammes avant de parler d’un « consensus scientifique » et de s’en revendiquer.

Toutefois, si cette exigence n’est pas respectée, cela ne me semble pas bien grave, dans la mesure où cette attitude ne met pas en péril la communauté scientifique tout entière. Car ce qui compte davantage, c’est de permettre aux autres de faire de la science, c’est-à-dire de les reconnaître pleinement comme des alter ego. Pour cela, il s’agit de ne pas reprocher ou interdire aux autres chercheurs d’explorer des hypothèses qui ne correspondent pas à notre propre vision du monde. En somme, il s’agit simplement de s’empêcher de censurer ce que l’on juge mal ou offensant, et au contraire de laisser à chacun sa liberté de recherche.

Or, cela constitue un enjeu majeur dans des facultés gangrenées par un moralisme de gauche, où l’on est vite tenté de disqualifier ou d’interdire les pistes exploratoires qui ne correspondent pas à une axiologie égalitariste ou misarchiste. Un exemple édifiant est l’annulation de séminaires mobilisant le darwinisme pour interroger les questions de genre. Certains s’opposent à ce type de cadre théorique par crainte qu’il ne mène à des conclusions contraires à la doctrine féministe, selon laquelle l’homme est une femme comme les autres – ou vice et versa.

Mais la science ne se soucie pas des sensibilités morales :elle vise à produire des connaissances sur le réel, aussi irrévérencieux soit-il (si tenté bien sûr que le sexe biologique soit devenu une notion sulfureuse). En réalité, lorsque des universitaires censurent des recherches sous prétexte qu’elles pourraient heurter certaines convictions, ils laissent la morale dicter les hypothèses qui peuvent – ou non – être étudiées dans les sciences. Or, c’est au contraire un principe libéral fondamental qui doit s’affirmer : ma liberté de chercheur s’arrête là où commence celle des autres.

La science politisée

La neutralité axiologique n’est donc pas la posture orgueilleuse du chercheur se croyant au-dessus de la mêlée. Au contraire, c’est le principe qui sous-tend l’existence même d’une mêlée, et donc de la controverse scientifique. Elle ne s’oppose pas non plus aux études engagées, mais garantit que toutes les hypothèses, en ce y compris celle de l’existence d’un racisme anti-blanc, puissent être examinées.

La neutralité axiologique ne signifie donc pas la négation des jugements de valeur, mais leur désacralisation. En ce sens, on peut même dire que la neutralité axiologique, c’est tout simplement le principe de laïcité appliqué aux sciences humaines : c’est le droit de croire ou de ne pas croire une doctrine, mais aussi le droit d’offenser.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, en matière d’épistémologie comme de laïcité, cela fait bien longtemps que la gauche ne sait plus à quel saint se vouer.

Laurent Wartel, Docteur en sciences politiques et sociales (les intertitres sont de la rédaction)

(Photo Belgaimage)

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